L’Amérique vers la récession ?

  -  Les commentaires de nos équipes

07 octobre 2019

Rubrique : L'analyse de Jean-François Gilles

La lecture de l’indicateur anticipé ISM Manufacturier a semé l’effroi sur les marchés mardi. Il a chuté à 47,8 en septembre après 49,1 en août pour un consensus à 50,0. C’est son niveau le plus faible depuis juillet 2009 et c’est une publication très mauvaise qui indique avec une grande fiabilité que le secteur manufacturier, qui s’est déjà contracté aux T1 et T2, devrait rester en récession pour les 6 mois à venir.

Les commandes à l’export, dont l’indice est tombé à 41,1 au plus bas depuis avril 2009, indiquent un recul de 20% des exportations.

Cette enquête n’est pas suffisante pour en tirer la conclusion que toute l’économie est en récession. Mais elle signale très clairement qu’il y a lieu de s’inquiéter et qu’il ne faut absolument pas que la confiance des consommateurs fléchisse faute de quoi nous aurions droit à la première récession causée par les décisions d’un président et non par un freinage monétaire d’une économie en surchauffe.

Dans les détails l’ISM manufacturier est encore plus inquiétant : la composante nouvelles commandes est ressortie à 47,3 vs 47,2 précédemment, la composante emploi à 46,3 vs 47,4 et la composante production a été de 47,3 vs 49,5. Seulement 3 des 19 industries ont indiqué avoir connu la croissance au mois d’août, la plus faible proportion depuis 2009.

Et le fait que la composante nouvelles commandes à l’exportation ait atteint 41 montre bien quelle est l’origine de cette dégradation.

Il est désormais clair que le secteur manufacturier mondial est en récession.

Et la contagion au reste de l’économie américaine est à craindre, les indicateurs montrant une baisse continue de l’intérêt du consommateur américain pour l’achat de biens de maison (ie lave-vaisselles, lave-linges, ordinateurs, TV, tout l’équipement des ménages). C’est historiquement un bon indicateur avancé de sentiment sur le cycle économique, la ligne rouge étant le pourcentage de consommateurs considérant que c’est le bon moment pour acheter un logement.

Cela ajouté au risque de destruction d ‘emplois dans le secteur manufacturier renforce la probabilité de baisse supplémentaire des dépenses des consommateurs. A ce stade et sans contre-mesures le ralentissement devrait se poursuivre et le chômage repartir à la hausse à partir de janvier, en année électorale.

De ce fait la réunion de la Fed en fin de mois (30 octobre) va être encore plus importante pour les investisseurs qui anticipent une nouvelle baisse des taux. En sus, l’administration Trump pourrait sous cette pression lâcher un peu sur les négociations commerciales, se flexibiliser pour limiter le ralentissement et favoriser un début de reprise de la croissance.

L’IHS Markit US composite PMI publié jeudi a conforté l’analyse ci-dessus, selon Chris Williamson, chef économiste à IHS Markit, »un décevant US services PMI a suivi un médiocre US manufacturier PMI, reflétant depuis 2 mois un des plus forts reculs de l’activité depuis 2009 et envoyant un clair signal de ralentissement de la croissance au T3. Ces enquêtes sont cohérentes avec une croissance à 1,5% et les indicateurs anticipés suggèrent un nouveau ralentissement au T4. Les perspectives à 12 mois des répondants restent collées à un de leurs plus faibles niveaux depuis au moins 2012. Ceci se traduit par la 1ère réduction des effectifs depuis 2010 et devrait amener les créations mensuelles d’emplois sous les 100 000 dans les mois à venir. »

Jeudi l’ISM des services est tombé à 52,6 vs 56,4 en septembre pour un consensus à 55,0, au plus bas depuis août 2016. Il est bien plus mauvais qu’en apparence car l’indice reflète largement des ventes au détail qui ont été très forte ces derniers mois, sans doute en anticipation des hausses de prix à venir du fait des nouvelles taxes. C’est ce qui explique la chute des embauches (50,4 vs 53,1, au plus bas depuis février 2014), et laisse anticiper des créations d’emplois de l’ordre de 50 000/mois d’ici la fin de l’année.

Vendredi cependant le rapport mensuel sur l’emploi pour le mois de septembre a permis de tempérer un pessimisme excessif, les créations de postes, en incluant les révisions des deux mois précédents, étant un peu plus élevées qu’attendu et le taux de chômage baissant à 3,5%, un plus bas de 50 ans, alors que le temps de travail hebdomadaire augmentait. Par contre il reflète aussi un fort ralentissement des hausses de salaires.

  1. Création de 136k postes en septembre (consensus 145k)et révisions de +45k pour août à 168k et +7k pour juillet à 160k amenant les moyennes 3 et 6 mois à 157k et 154k respectivement. C’est largement sous la moyenne de 2018 de 223k mais suffisant pour maintenir un taux de croissance très faible et une croissance décente.
  2. Le taux de chômage baisse de 0,2% à 3,5% vs 3,7% au plus bas depuis décembre 1969.
  3. Le salaire horaire a été inchangé en septembre, ramenant sa progression sur un an à 2,9% vs 3,2%, la plus faible depuis juillet 2018.
  4. Le taux de participation pour le groupe « prime working age » (25-54 ans) reste à son plus haut de 10 ans à 82,6%, sa moyenne pour 2019 est de 82,4%, au-dessus des 82% de 2018 et en route pour sa 4ème hausse annuelle consécutive.

Après cet exposé de la situation, je reprends, pour conclure sur les États-Unis, des extraits de la note de Bruno Cavalier (Oddo BHF) US : la guerre commerciale ou comment saboter son économie.

« A partir du 10 octobre, les équipes de négociation sur le commerce des États-Unis et de la Chine vont se retrouver à Washington. Le 5 mai dernier le président Trump avait abruptement déclaré que ces réunions n’avaient débouché sur aucune avancée crédible. Pour la suite, des deux côtés, les droits de douane ont été augmentés et étendus. Le dialogue va reprendre, mais le degré de friction commercial est plus élevé et l’économie US est plus fragile qu’il y a 5 mois. Une résolution complète des problèmes n’est pas à l’ordre du jour. Un accord intérimaire est possible. Serait-ce suffisant pour abaisser le degré d’anxiété ?.... Du point de vue du cycle économique, la guerre commerciale est un échec qui est en train de saper l’économie US. Geler les frictions tarifaires avec la Chine et afficher des signes d’ouverture devraient être un minimum dans les négociations qui vont reprendre. Mais y-a-t-il encore des conseillers capables de pousser ce point auprès du président américain et d’être entendus ? »

L’indice PMI composite IHS Markit pour l’Eurozone s’est replié de 51,9 en août à 50,1 en septembre. Il affiche ainsi sa plus faible valeur depuis juin 2013 et indique une quasi-stagnation de l’activité à la fin du T3 2019.

C’est de nouveau le secteur manufacturier qui a affiché les performances les plus faibles, la production ayant enregistré son plus fort recul depuis 7 ans. L’activité a en revanche continué d’augmenter dans les services, le taux d’expansion s’établissant toutefois à un niveau peu élevé, le plus faible depuis le début de l’année 2019.

Les données par pays indiquent un retour à la contraction outre-Rhin, le 1er depuis avril 2013.L’Allemagne est le seul des pays couverts par l’enquête a avoir enregistré un repli de l’activité au cours du mois.

L’expansion a toutefois affiché un rythme peu soutenu dans les autres économies de la région. En France et en Italie, les hausses de l’activité n’ont été que marginales tandis que la croissance a ralenti par rapport au mois d’août en Espagne et en Irlande.

La quasi-stagnation de l’activité de l’Eurozone reflète une diminution du volume des nouvelles affaires, la 1ère depuis janvier dernier. Bien que ce repli de la demande soit resté modeste, il a été plus marqué depuis la mi 2013.

La faiblesse du volume des nouvelles affaires résulte largement de la fragilité de la demande des marchés étrangers, comme en témoigne une 12ème baisse mensuelle des ventes à l’export. Le taux de contraction des nouvelles commandes en provenance de l’étranger a atteint son plus haut niveau depuis que les données composites relatives à cette variable sont disponibles, soit depuis un peu plus de 5 ans.

Dans le sombre horizon décrit jusqu’à présent, une bonne nouvelle cependant : le taux de chômage en Eurozone a de nouveau baissé en août à 7,4%, soit une diminution de 114k chômeurs, le plus fort recul des 5 derniers mois, dont 87k en Italie. Les taux de chômage sont de 3,1% en Allemagne, 8,5% en France, 9,5% en Italie et 13,8% en Espagne. 

Les publications étudiées ci-dessus ont entraîné les marchés à la baisse sur la semaine à l’exception du Nasdaq +0,5%, S&P500 -0,4%, Stoxx600 -3,0%, EuroStoxx50 -2,8%, CAC40 -2,7%, DAX30 -3,0%, Nikkei225 -2,1% et Shanghai SE -2,4%, avec un €/$ stable, une forte baisse du 10 ans US à 1,52% vs 1,68% et modeste des taux €.

Sur la semaine, cela est très rare, tous les secteurs de l’indice Stoxx600 sont en baisse, en queue de classement les plus cycliques : Matériaux de Base -5,3%, Banques -4,7% et Pétrole & Gaz -4,5% alors que l’Immobilier -0,4%, les Utilities -0,9% et l’Agro-Alimentaire -1,2ù résistent mieux.

Dans cette semaine tourmentée, nos fonds ont tous atténué la baisse des marchés et nous n’avons pas fait de mouvements compte tenu de la perte de visibilité.

Les révisions des consensus des prévisions bénéficiaires JCF/FactSet sur le Stoxx600 et le S&P500 continuent à être orientées à la baisse, tant pour 2019 que pour 2020.

En Europe la croissance attendue est à +3,1% pour 2019 et +9,1% pour 2020, aux États-Unis les attentes pour 2019 sont à +0,9% et à +8,4% pour 2020. 

Bonne semaine à tous.